L’amour à tout prix

L’amour à tout prix

Ils sont le parfait exemple du petit couple du début de la génération Alpha, vous savez, ces gosses nés après 2010, sur-connectés ayant mal vécu la grande pandémie d’il y a 15 ans, adultes et raisonnables trop tôt. Une génération abîmée. 

En 2037 le monde est encore anesthésié, le propofol injecté à dose massive par les gouvernants de tous les pays dans les années 20-25 est encore dans tous les corps restés vivants. Tout a décliné, seule l’industrie numérique a explosé. Marion et Justin donc, 25 ans, vivent dans le deux-pièces parisien prêté par la mamie de Marion. La jeune femme termine ses études de médecine, Justin est pigiste pour un influenceur gérant un blog à succès. Leur amour est inversement proportionnel à leurs finances mais depuis deux ans ils vivent dans une bulle de bonheur, rien ne semble pouvoir altérer leur enthousiasme.

Ce matin Justin part sur son vélo électrique interviewer le maire de Paris au sujet de la démolition du périphérique, stoppée faute de financement. L’accident ne sera pas dû à une désormais rare voiture folle, mais à une plus fréquente plaque d’égout volée qui fait chuter Justin. Le choc est violent, c’est dans le coma qu’il part à la Pitié. Marion est de service aux urgences ce jour-là. Justin ne la reconnaitra pas, il mourra dans ses bras. La jeune interne est sous le choc. Son amour, son Justin, sa raison de vivre…

Déni, colère, marchandage, dépression, acceptation…elle les connait par cœur les phases d’un deuil bien géré. Au bout de six mois elle est bloquée à «  dépression  » jamais elle n’acceptera…jamais. Marion ne ressemble plus à la jolie jeune femme gracieuse et fraîche dont Justin était tombé follement amoureux. Elle ressasse ses souvenirs dans son appartement.

Ce matin, un ami psychiatre l’appelle pour prendre de ses nouvelles et lui parler d’une appli à charger sur son téléphone. Cette appli collecte toutes les données, vocales et écrites, sur tous les supports numériques du couple. C’est vrai qu’ils étaient continuellement en contact ces deux-là, à peine séparés les messages vidéos, vocaux, écrits faisaient leur quotidien. Des téraoctets de données qui seront récupérés, traités, triés, analysés par une intelligence artificielle pour arriver à créer une présence numérique et bien sûr fictive de Justin avec qui Marion pourra communiquer…

— Pffff c’est n’importe quoi ce machin. Tu me vois faire une visio avec un «  truc  » totalement désincarné qui va me répondre des conneries… encore pire que tout. Pour un psy tu n’as rien trouvé de mieux ?

— Tente le coup Marion ! Ça pourrait t’aider à avancer. Les retours sont bons, elle s’appelle still alive en plus tu ne paies que si tu l’utilises.

  — Ok je verrai ça, merci de m’aider, c’est vrai je ne m’en sors pas, je dois soutenir ma thèse dans six mois et je n’ai rien fait, j’ai lâché mon stage…je suis tellement mal…

Le soir, dans son lit Marion prend son nouveau portable holographique, cadeau de sa mamie adorée et tellement inquiète. Pourquoi pas ? L’appli est chargée. Elle autorise la connexion avec tous ses «  outils  » numériques et ses profils de réseaux sociaux, ainsi que ceux de Justin. L’appli demande à ce que le portable reste branché et annonce dix heures pour récupérer et traiter toutes les données. Ensuite le coût d’utilisation sera de dix bitcoins par heure. Son salaire d’interne est de mille bitcoins par mois…Marion lève les yeux au ciel et se dit que cette appli c’est vraiment l’arnaque…

Le lendemain matin, sept heures, le téléphone sonne.

— Bonjour chérie, c’est moi…tu m’as manqué…désolé, je te réveille ? Mais tu dois aller à l’hôpital, on est mardi.

Marion reste sans voix, son Justin lui parle… l’illusion est parfaite. Elle passe en visio, il est là, son sourire craquant, mal coiffé, son tee-shirt superdry vintage qu’il aime tant, il est tellement sexy dedans. Les larmes coulent sur ses joues.

— Justin chéri, c’est toi ? Mais non…enfin si. Parle-moi. Dis-moi que je vais te revoir. Te serrer dans mes bras, t’embrasser.

— Bientôt mon amour ! Je ne suis pas loin de toi. Regarde-moi.

L’holograme surgit au-dessus du portable, un Justin d’une trentaine de centimètres apparait terriblement troublant de vérité. Marion n’a pas vu la journée passer. Elle a complètement oublié l’appli, elle a juste passé dix heures avec Justin, parlé de tout et de rien, comme «  avant  » le soir un message lui indique que son compte sera débité de cent bitcoins, elle s’en fout, Justin est de retour dans sa vie. Cette nuit, elle dormira bien, et demain elle repartira travailler à l’hôpital.

Six mois passent, Marion va mieux, elle a soutenu sa thèse, leurs discussions enflammées sont de plus en plus profondes et réalistes, l’appli enrichissant au fur et à mesure la base de données. L’illusion est parfaite, mamie est au courant et son inquiétude croît en même temps que le coût des connexions : vingt-mille bitcoins, soit l’équivalent de plus de 80 jours de connexion. Marion a prévenu sa grand-mère, cette appli est sa bouée de sauvetage, hors de question d’arrêter. Toutes ses maigres économies y sont passées, mamie a dû commencer à l’aider financièrement mais elle trouve cette addiction morbide et malsaine. Elle décide d’arrêter les frais.

Ce soir, comme les autres soirs, Marion s’installe confortablement dans son canapé, prend son portable pour raconter sa journée à Justin, et rien, plus rien. «  La connexion est impossible, votre compte est bloqué, veuillez enregistrer un nouveau moyen de paiement  ».

Marion jette son portable «  magique  » contre le mur et éclate en sanglot. Personne ne l’empêchera d’aller retrouver Justin. Elle sait qu’il sera au bout du tunnel, elle n’aura qu’a suivre la lumière blanche. Il lui a tout expliqué. La jeune interne a volé du propofol à l’hôpital.

Cette nuit, Marion a écouté son cœur et a traversé le tunnel. Elle s’est jetée dans les bras de Justin qui l’attendait. 

       

 

 

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