Le député polisson

Le député polisson

Ce soir du 25 novembre 1962 Jacques Lacourt est heureux. Le champagne coule à flot dans sa permanence de Charleville. Il est le nouveau député Ardennais que personne n’attendait. Lui même est étonné. Se présenter sous l’étiquette SFIO quand on est d’origine belge, issue de la grande bourgeoisie industrielle locale, c’était gonflé. Ça tombe bien, Jacques l’est : gonflé et ambitieux, à quarante ans il dirige la plus grosse entreprise de fonderie de la région. Il gère parfaitement sa société, insufflant même des améliorations sociales qui, certainement, l’ont aidé à assurer sa victoire ce soir. Madame Lacourt n’est pas là, Bétina n’a pas le goût des effusions populaires, elle trouve cela trop vulgaire. Femme moderne, elle passe son temps entre Paris et Mézières, au volant de sa superbe Facel Vega rouge.

– Chéri tu seras souvent à Paris avec tes nouvelles fonctions n’est-ce pas? Comptes-tu installer un bureau dans notre pied-à-terre du quai Blériot ? Ça ne sera pas pratique !

– Pas d’inquiétude mon amour. Tu connais mon ami de l’école Centrale, Louis Kervelec? il m’a confirmé son élection à Brest hier, nous allons louer un bureau ensemble et, pour nous aider, il a embauché une secrétaire. Je pars demain à Paris.

– Tu es épatant mon chéri, plein de ressources et tellement efficace !

Jacques est grand, très bel homme, séducteur, mais cela ne va pas plus loin. Il a un grand respect pour sa femme. Il aime Bétina, son allure, sa beauté, sa culture, son arrogance, il aime cette façon qu’elle a de le toiser, de le défier. Sentir la domination de sa femme le rend fou et le comble.

Le lendemain Jacques rejoint son ami et désormais collègue dans une brasserie.

– Alors Kervelec, nous voilà tous les deux au Palais Bourbon ! Parle-moi de ce bureau et de cette secrétaire.

– Rue de Bourgogne, à cinq minutes l’assemblée, j’ai vérifié. C’est celui de mon prédécesseur.

– Et la secrétaire?

Un ange passe, les ailes chargées de concupiscence…

– Et bien quoi Louis, es-tu muet ?

– Non, non…Je suis embarrassé.

– Et bien parle !

– Hélène, notre secrétaire, est aussi ma maîtresse…

Jacques reste bouche bée, son ami est généralement tellement sérieux…

– Sensas ! Et bien ça commence sur les chapeaux de roues…non mais tu te rends compte !

Une jeune femme, plutôt jolie, soignée et distinguée, se dirige vers leur table

– Bonjour Monsieur Lacourt, je suis Hélène…

Jacques se lève, lui serre la main. Louis ne bouge pas.

– Bonjour Mademoiselle, je vous en prie, asseyez vous, Louis vient de m’expliquer la situation. Je suis perplexe, avouez que c’est fort de café !

– Cela n’interférera en rien dans mon travail Monsieur, j’ai des références, je suis diplômée de l’école Pigier, je tape soixante mots à la minute et je prends en sténo.

– Ma chère Hélène, je ne doute pas de vos compétences professionnelles… Je ne pense pas être vieux jeu mais tout de même !

Louis intervient :

– Faisons un essai, je voulais te prévenir par honnêteté, donnons sa chance à Hélène.

Jacques soupire et annonce sans enthousiasme :

– Faisons ça, les séances à l’assemblée vont débuter dans une semaine et il y aura beaucoup de travail, vous pourrez me montrer l’étendue de vos talents Mademoiselle, enfin, je me comprends…on reparlera de tout ça dans deux mois, En revanche je ne veux pas de démonstrations déplacées entre vous, suis-je assez clair ? Louis ?

– Bien sûr. Merci Jacques, tu ne le regretteras pas ! Portons un toast à notre nouvelle équipe !

Les deux mois passèrent idéalement, les jeunes députés enivrés de leur nouvelle fonction, Louis profitant discrètement de la proximité de sa maîtresse conjugué à l’éloignement de sa famille. En observateur attentif Jacques sentait bien que cette situation était bancale. La position de Louis le répugnait. Au fond de lui il considérait ces plaisirs coupables vulgaires. Malgré tout Hélène était fascinante, sa fraîcheur, sa candeur, sa capacité a assumer sa relation le séduisait.

Bétina, souvent à Paris, s’était liée d’amitié avec la jeune secrétaire. Au courant de la situation elle trouvait cette jeune femme libérée très interessante. Mais cette illusion de sérénité vola en éclat au début du troisième mois : Hélène devint distante et froide, Louis agressif. Ni Bétina ni Jacques n’eurent de réponses à leurs questions.

Quelques jours plus tard Hélène ne vint pas travailler. Un coup de téléphone pris par Louis le propulsa hors de son bureau, c’était le commissariat du quatorzième qui lui annonçait qu’Hélène avait été trouvée morte dans son appartement. Dans sa précipitation, en traversant imprudemment la rue de Grenelle pour rejoindre sa maîtresse, une Citroën DS noire percuta Louis à vive allure. Le choc fut violent et le laissa mort sur le coup. 

— Paul, je te fais confiance pour gérer ça, le dossier est sensible. Le ministre a été très clair « pas de vague » 

Le commissaire Paul Lebrun prend la chose brûlante en question et quitte son ami, le directeur de la police judiciaire de Paris. La lecture du rapport est édifiante. 

« Dix janvier 1963, Hélène Le Gallec est retrouvée morte dans son lit. Elle était la secrétaire de deux jeunes députés ambitieux qui partageaient le même bureau à Paris. Pas d’effraction, le légiste envisage un empoisonnement, à confirmer après autopsie du corps. Le même jour le député Kervelec, amant de la susdite Le Gallec est écrasé en se rendant à l’appartement de la victime. » 

Paul soupire en relevant son sourcil droit, tic que tout le monde à la PJ connait et qui signifie que l’affaire mérite toute l’attention du commissaire principal. Il poursuit sa lecture.

« Louis Kervelec, notable breton, ayant famille et enfants dans sa province est mort également le même jour, heurté violemment par un véhicule Citroën DS noire, alors qu’il sortait de son bureau, pour se précipiter vers l’appartement de sa maîtresse suite à l’annonce de sa mort. Le véhicule incriminé et son chauffeur n’ont pas été retrouvés. »

Le commissaire a un physique rassurant. Une belle stature, des cheveux blancs, la soixantaine joviale et épicurienne, un léger surpoids bien assumé dans des costumes souvent un peu défraîchis. Son regard bleu, perçant, a mis à terre une multitude de voleurs, meurtriers, et autres malfrats. Il est secondé par le jeune inspecteur Jules Bracq, totalement admiratif de son patron.

Ce matin, au quai des orfèvres, le commissaire reçoit Jacques Lacourt accompagné de son épouse Bétina :

— Mes hommages Madame, bonjour Monsieur le député, je vous en prie asseyez-vous. Vous êtes ici car vous êtes deux acteurs majeurs de cette histoire. Le troisième étant décédé. Pouvez-vous me dire ce que vous savez qui pourrait faire avancer cette affaire. Madame, je vous écoute.

— La mort d’Hélène et de Louis nous a dévasté ! C’était une fille brillante. Nous étions même devenues bonnes amies. Nous ne comprenons pas ce qui s’est passé. Nous savions depuis le début qu’elle était la maîtresses de Louis, ils étaient tellement heureux ensemble ! Sachez que Louis, malgré tout respectait son épouse. Elle ne se doutait de rien.

Ce couple, assis devant le commissaire est une vraie réclame pour une maison de couture. Tous deux sont beaux, élégants, avec beaucoup d’allure, on sent entre eux une vraie complicité. Cela les rend énigmatiques, trop parfaits. Ils étaient très liés avec Louis et sa maîtresse. Ils profitaient tous les quatre de la vie parisienne, loin de leur province et des qu’en-dira-t-on. Á Paris tout est possible. Même le pire. 

— Louis Kervelec était un ami de l’école centrale, il n’aurait jamais fait de mal à Hélène. Je vous l’assure. Nous aimions tous cette jeune femme, et Louis était mon ami. Nous les appréciions vraiment Monsieur le commissaire. S’il s’agit de meurtres, s’il vous plaît, trouvez les tueurs ! 

— C’est un vrai concert de louanges ! Je vous rappelle que vous êtes suspects dans cette affaire. Avaient-ils des ennemis ? 

L’inspecteur entre dans le bureau un dossier dans les mains.

— Monsieur le commissaire, le rapport du légiste est arrivé.

— Merci Bracq.…tiens donc ! Hélène Le Gallec était enceinte de trois mois lors de sa mort… vous étiez au courant ? 

— Pas du tout ! Quelle horreur ! Elle ne m’a rien dit, pauvre Hélène. Louis savait-il ?

 En disant cela, des larmes inondent les yeux de Bétina qui semble sincèrement troublée, plus humaine. 

— Sa mort est due à une ingestion récente et conséquente d’arsenic. Monsieur Lacourt, où étiez-vous la veille de la mort d’Hélène ?

— Mercredi…à l’assemblée, en séance jusqu’à vingt heure, Louis également. En sortant j’ai rejoint Bétina chez Lipp pour dîner. Louis est parti retrouver son épouse qui, exceptionnellement, était à Paris.

 —Vous souvenez vous de ce qu’Hélène a fait ce jour-là ? 

— Permettez-moi Monsieur le commissaire, intervient Bétina, cette après-midi-là, je me souviens très bien qu’Hélène m’a téléphoné en m’expliquant que Louis lui avait demandé d’envoyer une trentaine d’invitations pour un diner qu’avait organisé son épouse…Elle m’a dit qu’elle détestait coller toutes ces enveloppes que Louis lui avait apportées de chez lui, surtout pour un repas organisé par sa femme.

— Hmmm très intéressant en effet…Parlez-moi un peu de madame Kervelec.

— Et bien depuis les obsèques de Louis, nous n’avons plus de nouvelle. Je sais que les enfants sont dans un pensionnat en Suisse, elle voulait voyager pour oublier cette histoire. Nous la connaissions très peu. Elle venait rarement à Paris.

— Bien-sûr…je vous remercie, vous pouvez y aller. Je vous demanderai de ne pas quitter Paris.  

Le commissaire Lebrun se lève, raccompagne le couple à la porte de son bureau et se dirige lentement vers la fenêtre. Dans la brume on distingue la flèche de Notre Dame…

— Bracq, dit-il sans se retourner, trouvez-moi cette madame Kervelec.

 Madame Kervelec est arrêtée à Londres, elle se pensait en sécurité, attendant que la France oublie ce double homicide. Elle avoue tout à Paul, sans vraiment résister : le meurtre d’Hélène, elle a enduit consciencieusement la trentaine d’enveloppes d’arsenic. Et celui de son mari Louis, elle a payé dix milles nouveaux francs un tueur à gages Bulgare, reparti depuis dans son pays, et qui, avec une DS volée, l’a parfaitement percuté, et tué au pied de son bureau.

Le lendemain, au « 36 » le directeur retrouve son ami : 

— Bravo Paul : rapide, efficace ! Le ministre est ravi. Viens, on va fêter ça au Balto, comme au bon vieux temps, ça et tes quarante ans de service ! Tu vas nous manquer Paul…

 C’est un commissaire à la retraite qui apprendra, six mois plus tard, que la discrète madame Kervelec a été condamnée à la réclusion à perpétuité. Les jurés, sensibles à l’histoire de ce double homicide, lui ont évité la guillotine en retenant la circonstance atténuante du crime passionnel.

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