Le spectacle est terminé

Le spectacle est terminé

17 juin 1939, à l’aube de l’entrée en guerre de la France. À quatre heures trente du matin la guillotine commence à être dressée place Louis Barthou, juste en face de l’entrée de la prison Saint Pierre. Nous sommes à Versailles, tout près du château et de ses dorures.

   Je m’appelle Eugène Weidmann, je suis Allemand, j’ai 31 ans et je suis surnommé «  le tueur au regard de velours »  ça fait des années que je fais les gros titres de la presse. J’ai un parcours de délinquant international remarquable: adolescence en maison de correction. Emprisonné au Canada pour différents méfaits. Renvoyé en Allemagne où la justice me remet en prison plus de 5 ans pour une tentative ratée d’enlèvement d’un riche héritier. Je rencontre durant mon incarcération deux Français enfermés pour trafic de devises. Je les rejoins à Paris dès ma sortie de prison en 1937. C’est là le début de l’escalade.

Je préfère laisser à mon biographe le soin de vous raconter la suite de mon histoire :

Profitant de l’ouverture de l’Exposition universelle et de son lot de touristes aisés, Eugène Weidmann planifie avec ses deux codétenus et de Colette, la maîtresse de l’un d’eux, des kidnappings en série. Weidmann est bel homme, il parle anglais, il sait et aime séduire. L’équipe diabolique loue, comme base arrière une maison dans la banlieue ouest de Paris. La première victime est une danseuse américaine, Jean De Coven, très belle femme, elle a succombé en une fraction de seconde au charme de l’Allemand, elle sera invitée dans la villa de l’horreur où elle sera droguée, étranglée puis enterrée dans le jardin. Les 500 dollars de la danseuse sont rapidement dilapidés en frivolités à Paris. Viendront ensuite, dans l’ordre, un chauffeur de grande remise, Joseph Couffy, assassiné par balles pour 1400 francs et sa voiture. Une femme de chambre suivra, tuée cette fois dans la forêt de Fontainebleau. La liste macabre se poursuit, le 16 octobre 1937, Roger Leblond, homme d’affaire cherchant des investisseurs disparaît avec 5000 francs. Le 20 novembre de la même année, Fritz Frommer, juif allemand ancien codétenu de Weidmann est tué à la villa de peur qu’il le dénonce. La liste noire se termine enfin avec Raymond Lesobre, agent immobilier, dont la secrétaire, grâce à des cartes de visite retrouvées dans le bureau de l’agent, au nom du pseudonyme utilisé par Weidmann pour louer la villa met la police sur la piste du tueur.

L’arrestation de Weidmann, dans la villa louée, le 8 décembre 1937, est mouvementée, deux policiers sont blessés et l’assassin est maîtrisé d’un coup de marteau.

L’instruction de l’affaire dure un an, Weidmann avoue les six crimes et ne dénonce pas ses complices, ils se rendront spontanément à la police quelques jours après l’arrestation de leur chef.  

Il avouera avoir tué poussé par «  la pulsion du mal  » contre laquelle il ne pouvait rien. Son charme naturel a été un aimant diabolique et a conduit toutes ses victimes, hommes et femmes, à la mort, le coeur léger. Malgré l’ignominie de ses crimes, le bel Eugène, tout au long de son procès et de son incarcération fait l’objet d’une vénération frisant l’indécence. Il a un vrai «  fan-club  » . Il séduit autant les média que le public, il signe des autographes, reçoit des centaines de lettres d’amour de ses «  Weidminettes  ».

Il est défendu par le ténor du barreau de Paris, Me Moro-Giafferi, avocat de la célèbre «  bande à Bonnot  » il est catégorisé «  dégénéré supérieur  » par les experts psychiatres. Le 31 mars 1939 le verdict tombe, Colette est acquittée, 20 mois pour un des complices, la mort pour l’autre et Weidmann. Le 16 juin, le président de la République, Albert Lebrun, commue la peine du second couteau en prison à perpétuité. Weidmann, lui, mourra le 17, le lendemain.

La foule se presse à Versailles, non pas pour déloger le roi, mais pour assister à la décapitation du tueur au regard de velours. La veuve rouge est dressée avec du retard et le soleil est déjà haut, et la foule est passablement hystérisée. La lumière permettra la prise de photos et même d’un film. Tout cela fera de cette exécution «  la plus ratée et la plus sordide qu’on ait jamais vue de mémoire judiciaire  » selon Michel Ferracci-Porri, écrivain qui a relaté en détail cette histoire. Paris Match et d’autres journaux publieront les photos explicites, le film fera le tour du monde et le monde civilisé sera scandalisé. La foule hurlante se déchaîne forçant le cordon de sécurité, voulant toucher le désormais cadavre. Des femmes trempent des mouchoirs dans le sang du supplicié censé leur apporter la fertilité, le désordre est total.

Le chef du gouvernement Daladier et le président Lebrun ont vu les images. Une semaine après les incidents, le décret du 24 juin 1939 est promulgué. Il stipule que «  l’exécution se fera dans l’enceinte de l’établissement pénitentiaire », et, que seuls les magistrats, avocats, policiers, ministre du culte et médecins pourront y assister.

Merci et bravo cher biographe pour ce récit que je valide en tous points.

Je reviens donc vers vous pour conclure cette histoire. Alors oui, on m’a catégorisé « dégénéré supérieur ». Génie ou fou? Je peux vous avouer que c’est effectivement un mélange des deux, avec une dominante de folie certainement. Tuer me comblait. Je regrette certains de mes actes mais pas la totalité. Je veux vous dire aussi ma satisfaction à être, dans l’histoire de la justice française, le dernier guillotiné en public. Mon exécution était pathétique. Vous pensez tous, mortels que vous êtes, que je vous parle depuis l’enfer. Mais quand l’Homme tue l’Homme, l’enfer pour le tué ou pour le tueur? 

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