Les oliviers d’or

Les oliviers d’or

Hippolyta est rêveuse. Depuis la terrasse de son mas, niché au pied des Alpilles, elle regarde ses champs d’oliviers. Que de chemin parcouru en vingt ans ! En 1999 sa tante Antiope lui avait proposé de quitter sa triste vie urbaine pour l’aider à gérer cette oliveraie. Elle avait alors dix-neuf ans, orpheline, elle savait qu’elle était une jeune fille pas comme les autres : un caractère fort, une beauté un peu fruste, et sa stature imposante compliquaient ses relations. Sa tante était propriétaire de cette oliveraie prospère, bien située et très rentable. Et elle adorait sa tante qui l’aimait comme une mère. À l’époque la propriété était d’une taille plus modeste : mille oliviers, dix employées. Uniquement des femmes. Pourquoi ? Et bien Antiope était, et est restée, jusqu’à son dernier souffle, une féministe militante et convaincue. Elle avait voulu créer un havre de paix et soutenir des femmes fragiles, ou simplement ayant envie de vivre cette aventure. Il ne s’agissait pas d’une entreprise sectaire ou avec une orientation sexuelle mais simplement le rêve pur et un peu fou d’une femme originale et progressiste.

L’oliveraie s’est développée, et depuis le décès de sa tante, Hippolyta est à la tête d’une « armée » d’une cinquantaine de femmes, qui, toujours dans un esprit féministe positif, perpétuent le rêve d’Antiope : 

« Soyons fortes, unies, courageuses et ne nous soumettons jamais. Soyons des femmes libres ».  

Elles contribuent toutes, selon leurs capacités, à la réussite de cette entreprise, qui produit une huile d’olive couleur d’or, très qualitative et renommée. Peu de clients connaissent la particularité de cette oliveraie, peu importe, il ne s’agit pas de faire du prosélytisme. La majorité des femmes ont été victimes de violences, conjugales ou autres, des anciennes prostituées, et, également, pour la grande joie d’Hippolyta des jeunes féministes engagées qui veulent vivre cette expérience unique. 

Les candidatures sont nombreuses, les réseaux sociaux ayant multiplié les possibilités. Quand une place se crée ou se libère, la postulante est conviée à un entretien complet sur ses motivations réelles. Si elle passe cette épreuve, elle est intégrée à l’équipe et son contrat est pérenne après une période d’essai de six mois.

Ce matin de septembre 2020, l’homme est ponctuel et sa poignée de main franche :

– Bonjour Madame, je suis Héraclès d’Alcide, je représente la société des huileries françaises. Puis-je m’entretenir un moment avec vous ?

– Entrez, répond Hippolyta, installez-vous.  

Le bureau est accueillant, Héraclès s’assied dans le fauteuil. Il semble très à l’aise. Cet homme est magnétique, imposant, beau et il dégage une rare virilité qui est incongrue dans cet endroit. Son sourire illumine un visage parfait. Hippolyta est hypnotisée par la profondeur de ses yeux verts.

– Je vous écoute Monsieur…

– Tout d’abord, je tiens à vous féliciter ! Vous faites, avec vos collaboratrices un travail d’une qualité remarquable. Vos huiles sont superbes !

– Merci, votre compliment me touche beaucoup. C’est le résultat d’un travail acharné et sans compromis.

En disant ces mots elle réalise que cet homme la trouble, elle est séduite. Au-delà de tout entendement.

– Je viens vous proposer une collaboration étroite dans l’idée de faire de votre oliveraie la marque de luxe référente de la société des huiles françaises.

– Vous êtes direct Monsieur, j’aime ça. Mais comme vous le savez, ce domaine a une histoire particulière. Je veux bien étudier votre offre, mais je ne prendrai pas de décision précipitée, je dois consulter mon équipe.

– Bien sûr, je comprends tout à fait, mais sachez, Madame, que si nous faisons affaire, je serai votre unique interlocuteur, nous travaillerons ensemble mais vous garderez toute latitude pour gérer votre entreprise. Soyez rassurée.

Après avoir échangé longuement sur les modalités pratiques de cette éventuelle collaboration, Hippolyta clôture cet entretien, et regarde s’éloigner Héraclès. Cet homme vient de donner un coup de fouet à ses certitudes et… à sa libido endormie…

Les jours suivant, les discussions sont animées entre les pour et les contres de ce rapprochement. Un événement inattendu fait pencher la balance : Un livre-manifeste venant de paraître, écrit par une militante lesbienne radicale, issue de la mouvance écologique de la ville de Paris. Il s’agirait, dans ce livre, d’évacuer totalement les hommes, qui, selon l’auteure, sont inutiles, toxiques et accusés de tous les maux. La violence de ce livre laisse Hippolyta profondément perplexe et mal à l’aise. Elle ne veut pas être complice du totalitarisme aveugle de cette militante. Elle refuse que le rêve de sa tante soit associé à ce nouveau féminisme totalitaire.

Après avoir beaucoup débattu, expliqué, écouté, la communauté arrive à la conclusion que cette collaboration et l’arrivée d’un homme dans le domaine sera une preuve d’ouverture et donnera plus de visibilité à l’entreprise.

 Les réunions pour finaliser cette association se succèdent pendant plusieurs semaines. Enfin, la communauté est réunie pour l’annonce officielle : 

– Héraclès, nous allons donc travailler de concert. Je m’en réjouis, et au nom de ma tante et des femmes qui ont construit ce domaine durant toutes ces années, je vous offre un peu de l’or que ces oliviers produisent. J’espère que vous en serez digne.

Hippolyta « espère »

Elle est animée de sentiments contradictoires. Son attirance pour cet homme magnétique, beau et brillant, a peut-être perturbé sa clairvoyance. A-t-elle pris la bonne décision ? Héraclès est-il vraiment honnête ? Comment va évoluer leur relation ? Ne va-t-il pas détruire le rêve d’Antiope ? L’avenir le dira. Pour le moment Héraclès savoure son succès avec une coupe de champagne. Il sait que Monsieur Eurysthée, Président de la société des huiles françaises, sera, pour la neuvième fois, satisfait de son travail.      

  

 

  

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